Le Lituanien Šarūnas Jasikevičius  (41 ans), champion et MVP de l’EuroBasket 2003, est une légende vivante de l’Euroleague, quadruple vainqueur de la compétition avec trois clubs différents. Le meneur est devenu coach, à Kaunas, et ses débuts dans cette nouvelle carrière semblent annoncer la naissance d’un grand entraîneur.

Propos recueillis par Yann CASSEVILLE

Même si le Žalgiris présente l’avant-dernier budget de l’Euroleague (8,5 M€), Léo Westermann et Axel Toupane disent que vous n’utilisez jamais cette excuse en cas de défaite. Le budget ne compte pas ?

Ça compte d’une certaine façon avant que le match ne commence. Mais moi, je ne parle jamais de budget. Ce n’est pas important. Simplement parce qu’on ne veut pas perdre le match avant de l’avoir joué. Quels que soient les chiffres, quand le match commence, vous devez toujours jouer, donner votre maximum. Perdre n’est pas un problème tant que vous avez fait tout ce que vous pouviez. C’est la seule chose qu’il faut garder à l’esprit.

Partant de là, seriez-vous prêt à parler de surprise pour évoquer la place du Žalgiris dans le Top 8 ?

Non, ce n’est pas une question de surprise ou pas. On essaie simplement d’avancer match par match. Jusque-là, nous n’avons rien fait. On peut parler du prochain match, mais on parlera des résultats à la fin de la saison.

Oublions les moyens, parlons des joueurs. Axel Toupane arrive de G-League, Vasilije Micić de Bursa, Brandon Davies et Aaron White découvrent l’Euroleague... Pourtant, il est répété que l’expérience est capitale en Euroleague. Cela n’est pas vrai ?   

Non, tout est important. Au début de la saison, c’est sûr, on devait s’appuyer sur les joueurs qui sont les plus expérimentés. Kevin Pangos, Paulius Jankūnas, Ulanovas, Milaknis, ils connaissent le système, ils connaissent l’Euroleague, ils savent à quoi s’attendre, ils sont ceux qui portent l’équipe. Et doucement, les autres gars ont commencé à se greffer. C’est tout un processus.  J’espérais qu’ils pourraient nous apporter un peu plus à chaque match, et c’est ce qui est en train de se passer.

Vous disposez d’une base de joueurs lituaniens. Dans un pays où le basket est le sport roi, c’est une quasi obligation ?

Je pense que c’est la chose la plus importante. Que les fans, les joueurs, comprennent comment ça se passe ici. Le basket est tellement populaire dans notre pays. Beaucoup de Lituaniens suivent l’équipe partout en Europe, ils prennent des avions pour nous voir jouer. Dans certains endroits où nous avons joué, on a reçu un soutien vraiment énorme. Même en pré-saison, à Londres ! Aussi en Espagne, à Valence, où il a des Lituaniens qui résident. Et plus globalement, on est suivi partout. Cela traduit tout l’amour que les gens ont ici pour le basket et pour le Žalgiris. Une fois que les fans se sont habitués aux joueurs, ils embarquent dans l’aventure avec eux. Après, bien sûr, selon les résultats, un jour ils les aiment, et le lendemain non, mais pour eux, c’est important de voir des joueurs locaux. C’est l’équipe de la ville. Et la ville nous aide beaucoup au niveau économique. Pour les fans, c’est aussi important que le club sorte des jeunes joueurs. C’est l’une des signatures du Žalgiris. Si on pouvait, on jouerait avec douze Lituaniens, mais c’est difficile parce que nous sommes un petit pays et on ne sort pas des talents chaque saison, donc il faut ajouter des étrangers. C’est un ajustement pour tout le monde. La clé, c’est d’avoir les joueurs les plus travailleurs et les plus intelligents, parce qu’ils rendent cet ajustement plus rapide. On essaie d’avoir des bons gars, qui peuvent s’inscrire dans notre système. La nationalité, ça ne compte pas.

Joueur, vous démontriez un QI basket exceptionnel. Comme coach, est-ce difficile de diriger des hommes qui ne sentent pas le jeu aussi bien que vous ?

Il faut comprendre comment utiliser chaque joueur. Mais au bout du compte, les valeurs fondamentales sont les mêmes partout. Se donner, se sacrifier pour l’équipe, faire du travail supplémentaire chaque jour. Ce n’est pas juste pour le basket, c’est comme ça dans n’importe quel job.

Dans votre autobiographie, en racontant votre parcours de joueur, vous parlez beaucoup de vos entraîneurs, leurs stratégies. Vous pensiez comme un coach avant de le devenir ?

Oui, pendant les dernières années de ma carrière de joueur, probablement. Et c’est là où j’ai été vraiment chanceux, parce que dans ces saisons-là, j’ai travaillé sous les ordres de Željko Obradović  au Fenerbahçe, de Xavi Pascual à Barcelone. Je pensais déjà au coaching, à continuer mon aventure dans le basket comme ça, donc j’ai fait encore plus attention à leur travail, ce qu’ils faisaient, pourquoi ils décidaient certaines choses, je leur posais des questions et j’essayais de les comprendre. J’ai pu regarder ces coaches, voir ce que j’aimais chez eux. Et maintenant, il faut incorporer ces choses, voir celles qui fonctionnent pour vous ou non.

Quel coach a eu la plus grande influence sur vous, Željko Obradović ?

Oui. En travaillant avec Željko, c’est là que j’ai appris le plus. J’ai essayé de l’étudier, un peu, de l’observer, mais d’un autre côté, il faut aussi vous adapter à ce que vous avez, avec qui vous travaillez, à vos joueurs. Et c’est ce qu’on essaie de faire au Žalgiris. Et il faut être honnête avec soi-même. Au final, tout repose sur vous, et il faut vivre et mourir avec vos décisions.

L’été dernier, alors que votre nom alimentait les rumeurs, vous avez prolongé pour deux ans à Kaunas. Pourquoi ?

J’adore travailler ici. C’est la situation parfaite pour moi. Tout est super, le club essaie réellement d’avancer avec une direction claire, qui est la même pour tous, des équipes de jeunes jusqu’au président. Je ne voyais aucune raison de partir. J’ai eu quelques conversations avec d’autres clubs, mais nous ne sommes pas parvenus à un accord. Pour partir d’ici, il me faudrait aller dans une situation bien meilleure, et je n’ai rien vu de ça.

Jeune, vous rêviez de porter le maillot de la sélection lituanienne. Aujourd’hui, rêvez-vous devenir son sélectionneur ?

Non. Ce n’est pas ce qui me travaille, ce n’est pas mon rêve.

Quel serait-il ?

Je ne sais pas. C’est difficile à dire maintenant. J’adore vraiment les organisations pour lesquels j’ai joué : Žalgiris, Panathinaïkós, Barcelone, Maccabi Tel-Aviv… Mais en tant que coach, vous ne devez pas trop penser de façon émotionnelle. Vous devez avoir de très bonnes relations avec les joueurs, le staff, le président, le GM, les fans, car si l’une de ces composantes n’est pas présente, peu importe à quel point vous aimez le club, vous ne réussirez pas. Donc dans ce cas, moi non plus je ne réussirais pas là-bas. Quand vous êtes joueur, vous signez dans un club et vous jouez. Pour un coach, il y a beaucoup de facteurs qui entrent en jeu. Vous devez  ressentir le soutien, comprendre qui sont les gens avec qui vous travaillez. C’est bien plus difficile d’être coach, ça ne fait aucun doute, vous avez beaucoup plus de responsabilités. Mais bon, on ne peut pas rester joueur tout le temps

Vous écrivez d’ailleurs dans votre livre que pour devenir coach, vous deviez «tuer le joueur» qui est en vous. C’est fait ?

Oui, bien sûr ! Je suis coach, maintenant. Je ne comprends pas pourquoi c’est si difficile pour les gens de le comprendre. Maintenant, en tant que coach, je pense pour douze joueurs, je pense pour toute l’organisation.

Dans votre parcours de joueur, qu’est-ce qui vous rend le plus fier ?

Beaucoup de choses. Les amitiés que j’ai développées au fil des années sont très importantes pour moi. J’ai maintenant des amis partout où je vais, c’est un vrai bonheur.

Et avez-vous un regret majeur ?

On a toujours des regrets… C’est impossible de gagner tout le temps ! Je repense à certains matches perdus avec la sélection lituanienne, comme la demi-finale aux JO d’Athènes en 2004 (91-100 contre l’Italie), ou encore à des demi-finales d’Euroleague… Mais c’est comme ça, il faut accepter qu’il y ait d’autres équipes fortes.

Votre expérience en NBA fut un échec. Regrettez-vous de n’avoir pas pu rejoindre les Spurs, avec qui vous avez flirté au fil des années ?

Ce n’est pas vraiment un regret. Il n’y a pas grand-chose qui aurait pu être fait à ce sujet. Parfois, ils voulaient, je voulais aussi, mais ce n’est pas arrivé. Il fallait que beaucoup de choses soient réunies pour que ça se fasse, et ce n’était pas simple, c’était même une situation compliquée.

Vous dites admirer les vainqueurs, comme Michael Jordan, Michael Schumacher, Pete Sampras. Qui admirez-vous dans le sport d’aujourd’hui ?

J’ai quelques favoris au tennis, comme Roger Federer. Je suis aussi un grand fan de golf, j’apprécie particulièrement Tiger Woods. Je soutiens également beaucoup les Européens en NBA. C’était vraiment super de voir Pau Gasol et Dirk Nowitzki réussir, et maintenant il y a tant de bons Européens.

Vous êtes disponible avec les journalistes, mais on sent à travers votre livre que vous n’êtes pas un grand fan des interviews, de la médiatisation. Pourquoi avoir voulu écrire cette autobiographie ?

(Du tac au tac) Parce que souvent, le journaliste écrit l’histoire qu’il a envie d’écrire, plutôt que de raconter qui vous êtes vraiment ! Au fil des années, il faut essayer de mieux coopérer avec les médias, de mieux les connaître. Personnellement, aujourd’hui, je sais à qui j’ai affaire chaque jour ici à Kaunas, parce que beaucoup de ces journalistes sont les mêmes que ceux qui me suivaient en tant que joueur. J’ai une bonne relation avec beaucoup d’entre eux, on parle même parfois en dehors des interviews et on devient plus proche, d’une certaine façon. Et avec les autres, il faut être plus prudent, parce que c’est comme dans n’importe quelle profession : il y a des bons  et des mauvais coaches, des bons et des mauvais joueurs, des bons et des mauvais journalistes. Vous devez simplement essayer de bien choisir à qui vous parlez. Heureusement, avec le temps, vous devenez plus intelligent. Enfin, peut-être. Ou peut-être pas. Je ne sais pas ! (Il rit)

Article extrait du numéro 16 de Basket Le Mag